Guillaume Fievet est le Président de la Savonnerie du Midi rachetée en 2013. Issu d’une famille d’entrepreneurs, Guillaume a repris cette entreprise centenaire avec engagement en l’adossant au groupe Prodef pour en faire un fleuron de la savonnerie de Marseille traditionnelle. Il a recréé de l’activité dans la zone de production historique au nord de la cité phocéenne et partage avec Valeurs d’entrepreneurs sa vision pour une entreprise ancrée dans son territoire.

Le groupe Prodef que vous dirigez a repris la Savonnerie du Midi en 2013. Quelle était votre motivation et comment avez-vous relancé cette activité ?

Prodef a été créé par mon arrière-grand-oncle en 1924. Nous héritons d’une histoire familiale forte fondée sur la production et la commercialisation de produits d’entretien que j’ai rejointe en 2013 avec le rachat de la Savonnerie du Midi. Nous avions une usine de production à Dijon, à destination des circuits professionnels. Notre intérêt pour la Savonnerie du midi était lié au caractère complémentaire des circuits de distribution. Le savon solide est davantage grand public et nous avions la conviction que le savon de Marseille traditionnel, avec son histoire, ses caractéristiques naturelles et son procédé avait de l’avenir en France et à l’export. La Savonnerie du Midi a été créée en 1894. Fruit de plusieurs fusions, elle transformait des produits finis mais ne fabriquait plus de savons au chaudron. Notre priorité a été de rénover le site et de relancer la fabrication au chaudron pour fabriquer du savon de Marseille selon la méthode traditionnelle. Après 4 ans de travaux, nous nous sommes réapproprié ce savoir-faire pour réindustrialiser ce produit culte du bassin marseillais. En nous appuyant sur les derniers salariés détenteurs de ce savoir-faire ancestral. A partir de 2018, après 20 ans d’interruption, les premiers savons au chaudron ont été produits et nous ont valu le label d’Etat « Entreprise du Patrimoine Vivant » qui récompense les « savoir-faire rares et d’exception ». Entre industrie et artisanat, nous sommes fiers d’avoir relancé ce procédé.

Vous recrutez et produisez localement. Comment cela se traduit-il dans l’organisation de l’entreprise ?

La Savonnerie du midi est située dans le quartier des Aygalades au Nord de Marseille. L’ancrage territorial est très fort et nous recrutons dans Marseille et sa région. Les équipes de production viennent principalement des quartiers Nord de Marseille. Pour notre stratégie et le développement de la marque, nous devions procéder à des transformations importantes et recréer des équipes locales. C’est une marque de fabrique de notre groupe, tant pour la Savonnerie du Midi que sur notre site des Alpes Maritimes et notre usine au Sud de Dijon. Le recrutement local est propre à la PME et à l’industrie de fabrication.

Nous sommes voués à nous développer localement, pas à nous délocaliser, c’est contre-nature !

A Marseille, la spécificité des quartiers Nord exige une vraie implication. Je suis personnellement engagé au niveau associatif car il s’y passe des choses formidables, loin des caméras ! Je siège au conseil d’administration de Marséa, le réseau des acteurs économiques du Nord de Marseille. Nous conduisons des actions de formation, notamment avec France Travail et avons besoin de fédérer les entreprises et les acteurs locaux pour notre intégration. Je suis également président de l’association des Entreprises du Patrimoine Vivant de la région Sud.

La vocation du chef d’entreprise est de s’impliquer dans le tissu local.

C’est notre responsabilité car nous sommes plus forts collectivement. Les PME sont des entreprises fragiles et le travail collectif et la solidarité sont l’un des leviers pour contrer cette fragilité. Les 4 savonneries les plus anciennes dont nous sommes, bien que concurrentes, ont mis en avant le procédé de fabrication pour fédérer nos forces. C’est la responsabilité « élargie » des producteurs !

Est-ce un motif de fierté pour les salariés et comment ?

Oui, nos équipes sont fières de l’ancrage local et du savoir-faire de l’entreprise. En 2013, j’ai participé à l’ouverture de l’usine pour les journées du patrimoine. Nous recevions près de 600 personnes le week-end. Nous voulions montrer notre savoir-faire pour valoriser tant nos produits que nos salariés. D’où l’idée du musée. Depuis, certains salariés sur le parcours de visite sont interpellés par le public. Ils échangent sur leur métier, leur savoir-faire. Ce lien avec les visiteurs participe à la fierté de nos équipes. Ensuite, nous communiquons de plus en plus avec l’audio et la vidéo et nous sollicitons nos salariés pour témoigner de ce qu’ils font. Enfin, nous recevons des écoliers et nous allons dans les établissements scolaires pour échanger avec les jeunes et expliquer le monde de l’entreprise et de l’industrie. Ces actions conjuguées mettent en avant les salariés et constituent de vrais motifs de fierté. Nous sommes engagés dans une démarche RSE depuis 2015, avons obtenu le label origine France garantie et n’avons pas de difficultés à recruter.

Nos valeurs s’appuient sur nos actions, nous permettent de recruter auprès des jeunes générations en quête de sens.

Participer à une aventure entrepreneuriale ancrée dans le tissu local, exporter nos produits au Japon et en Corée, voilà qui contribue à une certaine fierté. Nous étions 17 en 2013, nous sommes 42 aujourd’hui.

Comment définissez-vous le leadership ? Quel est votre profil de leader ?

Question délicate ! Plus j’avance en âge, plus je pense qu’il faut avoir de l’humilité sur le sujet. Mon rôle de manager et de leader évolue beaucoup. L’entreprise a changé, s’est structurée, avec des équipes plus organisées. Ce qui était de l’artisanat hier s’est industrialisé. Ce n’est pas figé. Le management est un exercice singulier, avec chaque personne. Je ne réagis pas de la même manière selon les enjeux et les caractères de chacun. L’essentiel selon moi reste l’exemplarité. C’est une école d’exigence aussi. Nous sommes tous des êtres humains et ce n’est pas simple tous les jours !

Vous avez mis en place un musée. Quelle est sa vocation ?

Notre procédé industriel avec ses grands chaudrons est très visuel. Nous voulions le mettre en avant et expliquer au grand public comment et par qui est fabriqué le savon de Marseille. Nous nous sommes donc lancés dans le tourisme de savoir-faire et avons ouvert le musée en 2019. Le produit « Savon de Marseille » n’est en effet pas protégé par une IGP IA actuellement et revêt des réalités très différentes. A nos yeux, le Savon de Marseille traditionnel s’appuie aujourd’hui sur trois critères : géographiques d’abord car les matières premières doivent être transformées dans le bassin marseillais ; un procédé traditionnel de fabrication au chaudron de 7 à 10 jours ensuite, et enfin les ingrédients : ni parfum, ni colorant, uniquement des huiles végétales et pas de graisse animale. Dans le musée, le parcours fait le tour des ateliers et raconte cette histoire née au moyen-âge autour de la Méditerranée ; les procédés, les tentatives de protection du produit et les usages : l’hygiène corporelle et l’entretien de la maison et du linge. Les savons de Marseille « La Corvette » réunissent ces trois critères. Les visites sont toutes guidées, une exigence de l’usine. Nous avons par ailleurs récemment ouvert une salle de séminaire où nous accueillons des comités de direction, des organismes de formation, des associations. Nous proposons un atelier de personnalisation de savons et des visites privées. 3500 personnes ont été accueillies en 2025.

Vous êtes labellisé Entreprise du Patrimoine Vivant. En quoi est-ce important pour votre activité ?

C’est une reconnaissance forte, tant pour la fierté de nos équipes que pour des questions commerciales, notamment à l’export car les labels d’Etat sont rares. Cette distinction honore les savoir-faire rares ou d’exception et la transmission, car il n’existe pas d’école de maitres savonniers et nous avons des enjeux de savoir-faire. C’est notre responsabilité de chefs d’entreprise de former les salariés. Nous nous appuyons sur trois maitres savonniers au chaudron et sommes détenteurs de ce savoir-faire unique. Il faut au moins 18 mois pour acquérir la formation. Le maitre savonnier qui a relancé les chaudrons en 2018 est aujourd’hui remplacé par son fils, cette filiation honore l’entreprise.
Le label récompense également nos engagements RSE, le développement de l’export et le rayonnement des produits traditionnels français. Nous sommes fiers de faire partie de ce réseau national aux métiers très différents. Quand nous avons été labellisés, j’ai été sollicité pour créer le réseau des Entreprises du Patrimoine Vivant de la région Provence Alpes Côte d’Azur. Notre réseau est constitué de 80 entreprises, massivement des PME, dans l’alimentaire avec les calissons, des chocolateries, les santons, la poterie, la verrerie de Biot… Nous avons tous ce point commun de détenir un savoir-faire spécifique et d’être confrontés à des problématiques similaires en fabriquant sur notre territoire, en ouvrant nos usines au public, et en exportant une partie de notre production. Nous appartenons à un écosystème de combattants du made in France et de la réindustrialisation. Ensemble, nous communiquons auprès du grand public car individuellement nos moyens sont limités. C’est un réseau passionnant d’entreprises familiales ou de repreneurs engagés. Nous sommes fiers de promouvoir le made in Sud. La Savonnerie du Midi a d’ailleurs récemment été sélectionnée pour représenter les Bouches du Rhône à la grande exposition du Fabriqué en France à l’Elysée.

Un cube de savon de Marseille à l’Elysée, c’est tout un symbole !

Quelles sont les perspectives de l’entreprise pour les 10 ans à venir ?

L’entreprise se développe bien sur les circuits grand public et professionnel. Nos axes de développement sont clairement nos marques, sur l’ensemble des circuits : tourisme de savoir-faire, dimension digitale, avec le développement des ventes en ligne. Ces changements de consommation nous engagent dans de nouveaux métiers. Avec notre musée, nous communiquons auprès des offices du tourisme, des croisiéristes, dans Marseille. Nous avons acheté un fonds de commerce en centre-ville près du Vieux port. Nous animons les lieux avec des artistes pour promouvoir notre notoriété et de nouveaux canaux de commercialisation. Lorsque nous recevons des commercialisateurs japonais ou coréens, nous leur montrons la boutique du centre-ville, l’usine et le musée. Partant de la Savonnerie, nous avons fait un bon bout de chemin ! Notre démarche RSE est également structurante pour notre avenir. Adhérents à la Fédération des Entreprises et Entrepreneurs de France, nous sommes labellisés PME + pour un monde plus engagé, dans les circuits de distribution. Mon rôle est d’accompagner l’entreprise et les salariés dans cette croissance en développant nos marques. Notre implication territoriale, le cycle de vie et la naturalité des produits, l’ensemble de notre démarche environnementale et la qualité de nos relations avec nos fournisseurs et les pouvoirs publics constituent un bagage fort pour l’avenir du savon de Marseille « made in Sud ».

A relire :
Eric Babolat : L’héritier monte au filet.
Evelyne Barberot : Une entreprise ancrée dans son territoire.
Boucaud-Maître Franck : Nos clés de succès sont générationnelles et familiales.

Portrait de Guillaume Fievet
Guillaume Fiévet
Président Prodef & CEO de la Savonnerie du Midi