Co-Directrice de RESAN, un réseau de micro-usines de transformation installées chez les producteurs laitiers, au plus proche des sites de production et de consommation, Virginie Faure est une entrepreneuse engagée. Elle partage avec Valeurs d’entrepreneurs son ambition : valoriser les matières premières agricoles en accompagnant les agriculteurs sur l’ensemble du processus de transformation pour leur garantir une meilleure rémunération.
Vous co-dirigez le réseau RESAN. Qu’est-ce qui motive votre engagement ?
J’avais à cœur de travailler dans un secteur « essentiel », au même titre que se loger : manger est un acte quotidien pour toutes et tous et nous pouvons flécher certains achats et donc nos dépenses vers des produits sains et bons. « L’agri-alim’ » – ce lien entre le secteur de l’agriculture et celui de l’alimentation est fondateur pour la transmission et le respect des certaines valeurs. D’où vient notre alimentation ? Les agriculteurs, éleveurs, produisent ce qui sera plus ou moins transformé pour finir dans notre assiette. Cette relation entre agriculture et alimentation est notre cœur de métier chez RESAN. Nous rendons possible la transformation, à petite échelle, du lait des producteurs de fermes partenaires en produits sains, qui nourrissent des consommateurs à une échelle locale. La France a construit au lendemain de la seconde guerre mondiale une agriculture et une agro-industrie pour permettre au plus grand monde de s’alimenter à bas coût. Cette massification a fortement réduit les prix pour nourrir une population en croissance. Elle a aussi eu comme conséquence de mettre en place des chaines longues, qui éloignent les producteurs des consommateurs. Nous voulons rapprocher les circuits, car cette complémentarité de circuits courts et de circuits éloignés crée un équilibre sur le marché agricole. Si nous perdons ce lien, nous prenons un risque pour la cohésion de nos territoires et de ses habitants.
Retissons des liens entre producteurs et consommateurs, c’est une nécessité économique et un enjeu de société.
Comment rapprochez-vous producteurs et consommateurs ?
Nous fournissons à des fermes laitières des mini-usines pour fabriquer des yaourts et des crèmes dessert essentiellement sous la marque « J’achète Fermier ! ». Nous aménageons des mini laboratoires de transformation dans des containers maritimes que nous mettons à disposition des fermes partenaires dans le cadre d’un contrat de location. Et nous accompagnons la ferme sur tous les métiers : maintenance, suivi de production, approvisionnement des stocks (au-delà du lait), suivi qualité, jusqu’au marketing et à la vente. Nous standardisons le process pour commercialiser des produits aux qualités organoleptiques et sanitaires réguliers.
Nous commercialisons sous la marque « J’achète Fermier ! » une grande partie de la production pour que le risque ne repose pas sur la ferme auprès de la restauration collective (cantines scolaires, médico-sociales, hôpitaux, restaurants d’entreprise) de l’hôtellerie, et de la grande distribution. Nous produisons aussi des marques distributeur comme la marque « Merci » d’Intermarché pour une juste rémunération des producteurs. En transformant 5 à 10% de la production laitière des fermes partenaires, nous avons généré 29% de chiffre d’affaires supplémentaire en 2025. Et ce n’est pas tout : cet atelier va permettre l’installation d’un nouvel emploi à temps plein. Nos onze fermes, aujourd’hui, sont essentiellement familiales et cette création d’emploi a permis de salarier un conjoint, un frère ou une sœur qui voulaient rejoindre l’exploitation.
Quel profil d’entrepreneuse et manageuse êtes-vous ?
Je sais où je vais et je fais confiance aux équipes pour trouver le chemin. Construire une réponse pour aller à l’objectif, c’est possible par différentes voies. J’ai été prof de maths et j’avais à cœur de dire à mes élèves : il n’y a pas une seule manière ou un seul calcul pour trouver la bonne réponse. Aujourd’hui, j’aime dire à mes équipes : je veux que l’on aille là ; qu’est-ce que tu me proposes pour y arriver ?
Nous créons un modèle innovant, différent de ce qui existe sur le marché. Cela veut dire parfois partir d’une feuille blanche et s’appuyer sur le vide pour construire. C’est à partir du vide que l’on peut concevoir des projets qui sortent de l’ordinaire et du conformisme. Et comme la nature a horreur du vide, j’aime le vide que l’on peut remplir.
Prendre du recul et accepter l’incertitude est une démarche créatrice. C’est indispensable dans ma façon d’entreprendre.
En quoi consiste la démarche RSE de RESAN ?
L’ADN de notre projet, c’est notre impact social. La création d’emploi et la juste rémunération des producteurs est au centre de nos préoccupations. Nous sommes d’ailleurs labellisés Agri-éthique. La deuxième brique, c’est l’impact environnemental. La production c’est la partie qui nous incombe, la suite de la chaine de valeur, ce sont les circuits logistiques. Nous nous intégrons dans des flux logistiques existants pour ne pas augmenter l’impact carbone de nos déplacements de produits finis. Nous travaillons sur les emballages les plus recyclables possibles, nous produisons en vrac avec de gros contenants pour réduire notre impact. Les pratiques des fermes ? Notre conviction c’est qu’en apportant plus de valeur à l’amont agricole, nous pourrons financer les transitions agro-écologiques. Ce surplus de marge apporté aux fermes pourra ensuite être réinjecté et dirigé vers les transitions de leurs pratiques et une démarche de progrès. Dernier point : nous voulons apporter des produits sains au consommateur, là où ils se nourrissent. Notre process de transformation est simple : nous pasteurisons du lait frais, ajoutons des ferments pour faire des yaourts sans autre étape comme la standardisation du lait dans l’industrie classique. Nous n’ajoutons pas de poudre de lait dans nos yaourts et nous souhaitons que ces produits sains soient disponibles dans des circuits de distribution classiques. En parallèle, le travail dans les cantines scolaires est tout aussi indispensable car c’est là que l’on peut toucher la future génération de mangeurs. C’est aussi là que l’on peut apporter un produit différent, fermier, avec une couche de crème naturelle qui fait la différence.
La pédagogie alimentaire commence dès l’enfance.
De quoi avez-vous besoin pour vous développer ? Quelle est votre prochaine étape ?
Notre développement est cadencé par notre capacité à trouver des partenaires de l’aval à nos côtés pour distribuer les produits fermiers. Nous apportons une solution avec des produits disponibles partout. C’est souvent un casse-tête pour les partenaires présents au niveau national qui veulent des produits fermiers dans leurs rayons. Cela signifie la multiplication des fournisseurs, des contrats et des suivis. Grâce à nous, ils disposent de produits pour lesquels un tiers de confiance s’assure de la qualité car nos critères et standards sont proches de ceux d’une usine classique. L’ultra-frais est un marché en croissance, et les produits sont appréciés des consommateurs français. Notre levier c’est de développer notre réseau de partenaires pour commercialiser nos produits, en direct, via des grossistes ou la grande distribution. En amont, nous identifions les fermes avec l’envie de transformer et disposons d’une base de données de plusieurs centaines de fermes intéressées car cela répond à un besoin. Dans notre promesse, nos produits sont sains, fabriqués dans les fermes et locaux. C’est l’intérêt que cela suscite chez les consommateurs.
Notre prochaine étape ? Nous finalisons une levée de fonds pour l’été 2026, car nous sommes une entreprise industrielle qui a besoin de CAPEX pour financer ses outils de transformation. Et nous allons recruter des postes de commerciaux pour déployer notre réseau de distributeurs.
Parlez-nous d’une belle réussite. En quoi est-elle inspirante ?
Si je fais ce métier, la raison principale ce sont les fermes. Je veux parler d’une réussite qui donne du sens à notre mission. Une ferme de notre réseau nous a dit un jour : quelle fierté de voir mes yaourts proposés à l’école où vont mes enfants.
Cette fierté que l’on peut redonner aux agriculteurs éleveurs est un motif de satisfaction considérable. On ne se rend pas compte de la solitude du métier d’agriculteur.
Redonner du lien et une fierté d’appartenance à un collectif
Redonner du lien et une fierté d’appartenance à un collectif, c’est un retour qui m’a fait le plus de bien. Dans les moments difficiles, cela permet de se rappeler pourquoi on entreprend. On reprend de l’énergie.
Quelle est votre vision du secteur agricole pour l’avenir ?
L’agriculture de demain sera plus diversifiée et chaque exploitation va devoir multiplier ses sources de revenus. Les aléas, climatiques, géopolitiques, ou sur la volatilité des prix des intrants dont a besoin une ferme obligent à créer une certaine indépendance vis-à-vis de ces fluctuations. La résilience et la robustesse sont à ce prix. Au-delà, des changements de pratiques sont nécessaires pour s’adapter : des types de cultures plus adaptés aux sécheresses, des variétés plus rustiques, des céréales que l’on a moins l’habitude de manger…Comment l’alimentation va – t-elle s’adapter à ces changements dans l’agriculture ? Nous allons aussi devoir adapter notre consommation ; ce n’est pas simple de modifier une culture culinaire et des habitudes. Il faut du temps long. Un exemple : les légumineuses sont très intéressantes pour les sols, la fertilisation mais on en mange très peu en France : moins d’un Français sur deux en mange une fois par semaine. Comment va-t-on adapter notre alimentation à ce que vont proposer les agriculteurs, demain, et pas l’inverse ?
Nous devons changer notre perception du lien entre l’agriculture et l’alimentation. C’est un chantier passionnant et utile.
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