Directrice et fondatrice de Mineka, première plateforme de matériaux de construction de réemploi de la Région Auvergne-Rhône Alpes, Joanne Boachon est une entrepreneuse engagée. Architecte de formation, elle voit dans le réemploi des perspectives considérables pour faire évoluer la scène du BTP et les métiers de la maitrise d’oeuvre. Elle partage pour Valeurs d’entrepreneurs ses convictions et ses valeurs pour réduire les émissions issues des déchets d’un secteur qui représente 25% de l’empreinte carbone nationale.

Qu’est ce qui a motivé la création de Mineka ? Quelles étapes avez-vous franchies en 10 ans ?

Architecte de formation, diplômée d’un mastère développement durable, architecture et ambiance, j’ai été confrontée à une réalité des pratiques professionnelles très éloignée de l’architecture « écologique ». En quelques années d’exercice, j’ai éprouvé une perte de sens, ma pratique professionnelle n’était pas en accord avec mes convictions. Dans le même temps, j’ai découvert la pratique du réemploi en visitant l’exposition « Matière grise » au pavillon de l’Arsenal (Paris 4e), conçue par le collectif d’architectes « Encore heureux ». Tout un programme ! Cette exposition agit comme une « révélation ». J’écris mon mémoire professionnel sur le réemploi, je rencontre les acteurs du secteur – architectes, acteurs du déchet – et je découvre que les architectes prêts au réemploi sont nombreux mais les lieux pour se procurer le matériel sont rares et rendent la démarche chronophage et coûteuse.

Les architectes prêts au réemploi sont nombreux mais les lieux pour se procurer le matériel sont rares et rendent la démarche chronophage et coûteuse.

L’envie d’agir me pousse à créer Mineka. En 10 ans, je monte la structure, fais des preuves de concept avec une équipe d’architectes bénévoles en récupérant des matériaux de manière informelle dans les chantiers. Je mets en place une comptabilité de ces matériaux, construis un business plan et décroche les premiers financements. En 2018, nous créons deux postes salariés, puis nous obtenons un vrai local avec des espaces de stockage. La récupération des matériaux est exponentielle. En 2019, nous nous installons dans des locaux plus spacieux (à Villeurbanne), lançons un financement participatif et une campagne de communication qui met en lumière notre démarche. Nous remportons un prix avec la Banque Postale partenaire de Kiss Kiss Bank Bank. En 2020, pendant le Covid, nous créons un bureau d’études pour accompagner les maitrises d’ouvrage et maitrises d’œuvre dans la déconstruction des bâtiments et l’intégration de matériaux de réemploi. Et en 2024, boostés par la loi AGEC (antigaspillage pour une économie circulaire), qui s’applique aussi au BTP, nous créons un organisme de formation certifié Qualiopi. Les acteurs économiques, sollicités pour faire du réemploi, ont besoin de se former. Notre expertise tombe à pic. Notre prochaine étape ? Transformer nos statuts et devenir une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) en 2026.

Vous êtes aujourd’hui entourée d’une équipe jeune. Quelle manager êtes-vous ?

Je n’ai pas été formée au management et mon envie d’agir n’a pas empêché les erreurs de la jeune chef d’entreprise ! Je suis montée en compétence et j’apprends tous les jours, auprès de l’institut transitions (à Lyon) et grâce à du mécénat de compétences de fondation Emergences. Plus sereine aujourd’hui, j’aime travailler avec des jeunes, c’est stimulant. Je donne du sens et je leur transmets mes convictions : l’incroyable impact du réemploi sur la filière.

J’aime travailler avec des jeunes, c’est stimulant. Je donne du sens et je leur transmets mes convictions : l’incroyable impact du réemploi sur la filière.

Notre métier est difficile, la pénibilité c’est tous les jours. Mais nous n’avons aucun doute sur le sens donné à notre action. Je suis une manager authentique, à l’écoute des besoins de mes équipes, sans me rendre indispensable. La plupart des décisions sont prises de manière collégiale et nous coconstruisons les solutions ensemble. Chacun est invité à animer, à tour de rôle, la réunion d’équipe hebdomadaire, y compris les stagiaires. C’est très formateur et chacun se sent impliqué dans la vie de la structure. Bien sûr, quand il faut prendre une décision difficile, dans le cas de prises de position qui pourraient mettre en péril les valeurs de Mineka, je recadre et j’arbitre. Mais c’est très rare.

Parlez-nous de votre plus belle réussite ?

Ma plus belle réussite, c’est Mineka ! Nos visiteurs se disent impressionnés de l’organisation, la structuration et la qualité des matériaux. C’est encourageant. Plus récemment, en 2024, j’ai rédigé un guide opérationnel boite à outils pour créer sa propre matériauthèque avec la CRESS (Chambre régionale d’économie sociale et solidaire). Cette introspection sur 8 années d’activités m’a permis de prendre du recul et de mesurer le chemin parcouru. Le guide permet d’essaimer l’initiative de Mineka et de transmettre notre savoir-faire. Il a débouché sur la création d’une formation « monter sa matériauthèque » que nous lançons au printemps. Nous avons un réel impact sur la filière.

Quels sont les freins au déploiement de votre activité ? et quels sont les leviers ?

Les freins sont de deux natures : ceux du réemploi et ceux du développement de l’entreprise. Le plus gros frein c’est le facteur humain. Nous pensons, à tort, que le réemploi est assimilé, rentré dans les mœurs. Mais on entend encore des confusions entre réemploi, recyclage et récupération. Cette méconnaissance induit l’idée que le réemploi n’est pas qualitatif. Nous devons sans cesse convaincre et sensibiliser. Le levier, c’est la démonstration par la preuve : les matériaux de réemploi peuvent servir pendant des centaines d’années. Le neuf n’est pas toujours mieux ! Dans certains magasins, on vend de fausses vieilles planches qui viennent de très loin alors qu’il existe de vraies vieilles planches, de meilleure qualité, qui vont durer plus longtemps et que l’on trouve ici ! Le réemploi participe à l’économie des ressources planétaires mais aussi à l’économie locale en créant des emplois ! Nous cherchons sans cesse des solutions low tech et peu onéreuses pour nous déployer. Nous avons besoin de plus de visibilité pour nous faire connaitre et faire circuler les matériaux plus vite.

Quelle est votre modèle économique et de quoi avez-vous besoin pour vous développer ?

Notre modèle économique est hybride. Nos revenus d’activité (80%) reposent sur la collecte et la vente des matériaux, les prestations du bureau d’études et de l’organisme de formation. Ensuite nous allons chercher des financements, publics et privés, pour compléter le développement de la plateforme et l’activité de sensibilisation. La Métropole de Lyon nous loue les locaux avec un loyer adapté depuis 2019. Ce dont nous avons besoin ? Des moyens pour communiquer, faire le marketing du réemploi pour nous faire connaitre auprès des entreprises et du grand public. A quand une grande campagne de communication sur le réemploi ? Avec un appui pour une communication ciblée sur Mineka. Nous pouvons offrir une contrepartie avec des actions de sensibilisation, des formations et pourquoi pas des matériaux.

Quelle est votre vision du secteur du réemploi pour l’avenir ?

La loi AGEC appliquée au secteur de la construction est entrée en vigueur en 2023. Elle a eu un effet considérable. Il y a eu un avant et un après auprès des entreprises, du secteur public et des particuliers. Depuis, les ambitions s’amenuisent. Si les politiques publiques ne s’engagent pas franchement, le réemploi dans la construction s’essoufflera. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec le moratoire sur la filière responsabilité élargie du producteur décidé en 2025. Le risque, c’est de ralentir l’effort et de maintenir le réemploi dans une relative confidentialité. Je reste optimiste : en 10 ans, des progrès notables ont été faits. Mineka structure un réseau régional de matériauthèques et chaque territoire en France se dote d’une plateforme. Mais le volontarisme ne suffit pas. Il nous faut des politiques européennes, nationales et locales fortes pour conforter le secteur. J’ai été longtemps membre élue du directoire du syndicat des acteurs professionnels du réemploi. Son action est déterminante auprès du gouvernement. Les matériaux qui servent à construire, rénover, bricoler, décorer représentent une ressource bien présente dont nous devons collectivement nous saisir : tuiles, dalles de béton, pavés, charpentes, structures bois, portes, fenêtres, carrelages, tuyaux, baignoires…Le gisement est considérable.

Comment rendre le réemploi désirable ?

Le réemploi existe depuis toujours, c’est du bon sens.

Les grands bâtisseurs du moyen âge réutilisaient les pierres des vieux temples pour construire des églises. Cela fait à peine 100 ans que l’on ne réutilise pas ce que l’on déconstruit.

Nous devons produire un nouveau vocabulaire, ouvrir l’imaginaire et démontrer que l’on peut faire de très beaux projets avec des matériaux de réemploi. Ce n’est pas que du mobilier de jardin fait avec des palettes. C’est une esthétique : invisible ou belle ! Sensibilisons le grand public à toutes les externalités positives que cela génère et pas seulement l’impact écologique : création d’emploi, relocalisation de l’activité et de l’industrie sur le territoire. Ces bassins d’emplois sont non délocalisables et non remplaçables par l’intelligence artificielle. L’économie circulaire, c’est une boucle désirable. Le réemploi, c’est une forme de transmission des savoir-faire, une conservation du patrimoine, la préservation d’une histoire. Un matériau qui a déjà vécu peut encore servir, pour créer un bel édifice. L’histoire nous le prouve. L’avenir est au réemploi parce qu’il est synonyme de beau, d’écologique et de durable. Nous devons cela aux citoyens et à notre planète.

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Photo de Joanne Boachon
Joanne Boachon
Directrice et fondatrice de Mineka