Cofondatrice et directrice générale de Melting Spot, Marie Alméras développe des colivings solidaires pour jeunes actifs français et réfugiés. Cette entreprise à impact a pour but d’accélérer l’insertion sociale, économique et républicaine des jeunes par une solution de logement intégratrice et conviviale. Marie livre à Valeurs d’entrepreneurs ses convictions et son mode opératoire pour faire croître le nombre de maisons d’accueil.
Vous avez créé Melting Spot en 2023. Quelle était votre motivation ?
Avant de me lancer dans la création d’entreprise, j’ai été directrice adjointe de la stratégie et de l’innovation à la Croix-Rouge française. J’y ai croisé mon associé avec lequel j’ai monté « 21 », un accélérateur d’innovations sociales. J’avais très envie de créer une entreprise à impact, de vivre l’aventure entrepreneuriale.
Nous voulions créer une entreprise qui réponde à une mission sociale et à un besoin primaire : le logement, un des fondamentaux de l’existence et de la dignité humaine.
Notre association à deux est fondée sur des valeurs fortes car nous voulions créer une entreprise qui réponde à une mission sociale et à un besoin primaire : le logement, un des fondamentaux de l’existence et de la dignité humaine. La crise ukrainienne est arrivée en 2022. J’ai alors pris part aux opérations d’urgence à la Croix-Rouge où je me suis immergée dans les sujets d’hébergement, de logement et d’accueil. J’ai constaté que le logement était un sujet difficile, du fait de la pénurie et des dysfonctionnements des systèmes en place, avec cette injonction contradictoire du contrat d’intégration républicain adressé aux réfugiés : devenir des Français comme les autres, sans en avoir les moyens. Nous avons élaboré une proposition de service d’habitat partagé, avec 50% de personnes réfugiées et 50% de Français ou de francophones insérés, en imaginant que la rencontre de ces deux profils, accompagnés par un bailleur responsable, pourrait être un levier d’intégration. Nous travaillons avec les associations pour sortir les personnes d’un hébergement précaire. Le logement social est très saturé et pour le logement privé, le profil de nos locataires est rarement privilégié.
Pas d’emploi, pas de logement, pas de logement, pas d’emploi
Or, pas d’emploi, pas de logement, pas de logement, pas d’emploi. Nous avons par ailleurs mis en place le programme Tremplin sous forme de bourse et donc de franchises partielles de loyer pour les premiers mois, pour les aider à trouver du travail, grâce à une petite réduction du rendement lié à nos montages immobiliers, consentie par l’investisseur. Nous ne nous substituons pas aux services sociaux, nous sommes carrefour de solutions et mettons les jeunes en contact avec les associations susceptibles de répondre à leurs besoins.
Quel profil d’entrepreneuse êtes-vous ? Quelle est votre vision de l’entrepreneuriat ? Quel est votre style de management ?
Je souhaite développer un projet qui a une forte utilité sociale, avec un modèle économique soutenable, de nature à permettre son développement et donc son impact. Nous cherchons des financeurs pour nos opérations immobilières et proposons des produits qui ont des exigences de performance sociale, environnementale et financière.
Nous nous situons dans le champ de l’impact investing, qui conjugue rendement et utilité sociale.
Je suis très admirative des personnes qui se lancent seules. Mais je suis adepte de l’entrepreneuriat à deux pour créer une dialectique, développer des voies nouvelles, car lorsque l’on démarre dans l’entrepreneuriat, on a face à nous 90% de portes fermées. Il faut garder la motivation ! Entreprendre, c’est chercher des voies de passage et développer des stratégies, des façons d’avancer. Je me définis comme une entrepreneuse à impact et j’ai envie de créer les outils économiques capables de produire des résultats vertueux et utiles à la société, rentables et autonomes. Nous sommes une petite équipe de 5, chacun a ses missions propres. On se parle tous les matins, 15 minutes, pour partager nos activités et projets du jour. Nous associons étroitement notre équipe à notre projet et à ses avancées pour que les salariés soient très au clair sur la stratégie des fondateurs.
Vous entendez accélérer l’intégration économique, sociale et républicaine par le logement. Comment vous y prenez-vous ?
La proposition sociale de Melting Spot est triple : du logement à loyer modéré, (moins 20% par rapport au prix du marché) ; des lieux uniquement en ville, à moins de 5 minutes d’un transport en commun pour être à proximité des emplois, commerces et services ; et un habitat partagé, en mixité sociale avec des personnes différentes qui passent un contrat pour vivre ensemble et se donner des coups de main. En pratique, nous nouons des relations avec des associations qui connaissent bien le projet et le cahier des charges et vont nous aider à identifier des personnes intéressées par la démarche, déposer leur dossier chez nous. Nous les rencontrons pour nous assurer, avec eux, que le projet correspond à leurs attentes. Pour les personnes non réfugiées, nous sommes sur le marché ouvert. Nous leur demandons de nous faire part de leur motivation pour Melting Spot et les valeurs du lieu. Ensuite nous réunissons tous les locataires autour de « l’atelier de la charte » pour poser les valeurs de vie commune. Nous les aidons à déminer des sujets difficiles (la cuisine, les horaires, les odeurs par exemple). Pour chaque lieu, un locataire référent et rémunéré anime le whatsapp commun, organise des événements de coloc. Les gens se stabilisent rapidement dans les mois qui suivent leur arrivée. Et du coup elles restent car elles se sentent bien.
Quels métiers exercez-vous au quotidien ? Quels sont vos clients ?
Nous faisons de la chasse d’actifs immobiliers, concevons et conduisons des projets de rénovation que nous livrons pour en assurer ensuite l’exploitation. Ce sont les deux fondements de notre modèle économique : nous sommes rémunérés sur le montage d’opérations et sur l’exploitation. Notre équipe est constituée de professionnels de l’immobilier. Marie est maître d’œuvre depuis 15 ans, Mathieu a fait du développement de colivings chez Joivy. Aujourd’hui, 5 colivings, constitués de maisons de 150 à 300 m2, sont en opération, soit 40 logements. Et beaucoup vont être livrés dans les 18 mois.
Nous avons deux types de clients. Les investisseurs qui achètent les projets immobiliers que nous montons et exploitons, (investisseurs professionnels, SCPI, ou particuliers désireux de faire un investissement immobilier avec un impact social, ou notre propre foncière que nous sommes en train de lancer à l’été 2025). Nos clients, ce sont bien sûr aussi les personnes qui résident au sein de nos colivings, pour partie bénéficiaires de la protection internationale, et pour d’autres des jeunes actifs, français ou en France depuis longtemps, insérés professionnellement. Et puis les associations qui aident les personnes en difficulté : elles accompagnent nos locataires qui vont avec Melting Spot être titulaires d’un bail et disposent d’un vrai logement, d’une résidence principale.
Pouvez-vous partager une réussite ou une histoire marquante vécue au sein de Melting Spot ?
L’histoire de Sonia est liée à l’actualité géopolitique. Étudiante en Ukraine à l’université de Kharkiv où elle avait migré depuis le Moyen-Orient, Sonia a dû fuir la ville, bombardée en 2022. Elle avait obtenu un passeport ukrainien et est arrivée en France où elle a intégré un centre d’hébergement d’urgence. Entre-temps , l’université de Kharkiv avait digitalisé ses cours mais elle ne pouvait pas s’isoler pour travailler. Elle a intégré un coliving solidaire de Melting Spot, bénéficié du programme Tremplin, terminé ses études en juin 2024 après 1 an dans les lieux. Diplômée et major de son école de design, elle a trouvé un job en CDI à Lille, où elle vit toujours dans le même coliving aujourd’hui. Le logement a fait toute la différence car elle a pu terminer ses études dans des bonnes conditions. Tous nos colivings sont à Lille : les prix sont accessibles, le marché immobilier est bon et les tendances économiques et démographiques en croissance.
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Je fais du chant lead dans deux groupes, l’un familial et l’autre avec mon mari musicien (funk). C’est une manière de m’oxygéner et de me ressourcer. Les rencontres professionnelles m’inspirent aussi : nous avons la chance de rencontrer des gens très différents et sommes nourris de cette grande diversité de métiers : Investisseurs, business angels, associations, professionnels de l’immobilier, résidents de tous horizons. C’est un vrai atout de côtoyer tous ces profils et un besoin aussi pour ne pas être en boucle sur les mêmes problématiques, parfois difficiles au quotidien.
Quelle est votre prochaine étape ?
Nous mettons en place une foncière solidaire avec des investisseurs institutionnels et des particuliers avec l’ambition de lever 3.5 millions d’euros en 2025. Cette foncière sera notre outil de développement pour nourrir le financement de projets et nous étendre dans d’autres territoires avec des formules différentes.
Nous avons la volonté de lancer des colivings 100% femmes, car nous constatons malheureusement que les femmes réfugiées sont très exposées aux violences sexuelles conjugales, y compris dans les lieux d’hébergement. Le fait d’entrer dans un lieu mixte du point de vue du genre peut rendre l’intégration difficile.
Nous avons fait la preuve que cela fonctionnait, les besoins sont immenses, à nous de déployer Melting Spot là où nos colivings peuvent être utiles.
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