Cofondatrice avec Sébastien Floquet et présidente d’Oligofeed, entreprise spécialisée dans la création d’aliments pour renforcer l’immunité des abeilles et lutter contre leur mortalité, lauréate du concours d’innovation ilab organisé par l’Ademe et BPI France, Aneta Ozieranska est une dirigeante passionnée. Elle partage avec Valeurs d’entrepreneurs ses convictions au service d’une entreprise en plein développement.
Qu’est-ce qui vous a poussée à créer Oligofeed ?
Ingénieure de formation avec un double diplôme en management, j’ai travaillé comme salariée pendant 6 ans dans l’informatique. J’avais très envie de me lancer dans l’entrepreneuriat. Trois pulsions m’ont conduit à créer Oligofeed : entrepreneuriale, d’abord parce que je tenais à me lancer dans la création d’entreprise, prendre en main un sujet innovant en rapport avec la science, ensuite et enfin réaliser un projet important et utile à mes yeux pour engager mes efforts professionnels dans la préservation de l’environnement. La crise de la trentaine peut-être (rires). En quête de projets, j’ai contacté la SATT Paris-Saclay (Société d’accélération de transfert technologique du Cluster Paris-Saclay) qui m’a orienté vers ce projet de recherche d’identification d’une molécule qui permet de réduire la mortalité des abeilles. J’ai appelé quelques apiculteurs : tous m’ont parlé de la très forte mortalité de leurs abeilles. Face à un besoin très fort sans solution, je crois à l’innovation. Oligofeed se spécialise dans la nutrition pour animaux, pour les abeilles dans un premier temps. Pourquoi Oligofeed ? Oligo car le molybdène est un oligoélément. L’innovation principale repose sur l’identification de cette molécule assimilable par les abeilles.
Je tenais à réaliser un projet important et utile à mes yeux pour engager mes efforts professionnels dans la préservation de l’environnement.
Un très grand nombre d’insectes et d’animaux contribuent à la pollinisation et souffrent des conséquences du changement climatique, de l’impact de certaines pratiques agricoles, de l’urbanisation, la pollution… Toutes ces causes provoquent une surmortalité des pollinisateurs. Et donc un effondrement de la biodiversité tout autant qu’un danger pour l’alimentation. Nous avons perdu en Europe 60% des insectes pollinisateurs en 30 ans. Ces chiffres sont inquiétants. Et certaines zones géographiques dans le monde sont confrontées à une insuffisance de pollinisation : aux Etats Unis, on doit faire venir des colonies d’insectes, on développe les drones pour la pollinisation mécanique, en Chine on fait ça à la main. Il y a urgence à trouver une solution.
Pour résoudre ce problème, il faudrait changer notre façon de vivre collective et donc des décisions politiques qui ne sont pas prises aujourd’hui.
Nous devons agir vite pour arrêter l’hémorragie là où c’est nécessaire et nous donner le temps pour mettre en place les évolutions structurelles. Notre abeille mellifère n’est qu’un pollinisateur parmi 20 000 espèces sauvages, mais elle est intéressante à travailler car c’est une des espèces qui vit en colonie. On peut donc la nourrir. Certes, on ne va pas régler tous les problèmes de pollinisation du monde, mais mon objectif est d’y contribuer comme entrepreneuse.
En quoi votre solution change-t-elle la donne pour les abeilles et l’agriculture ?
Notre aliment permet efficacement de réduire la mortalité des colonies d’abeilles mellifères, qui aujourd’hui peut atteindre 40 à 80% de pertes chaque hiver.
Notre produit réduit ce pourcentage de mortalité, fait faire des économies aux apiculteurs, améliore la structure de leur revenu en produisant davantage de miel ou en favorisant une activité de pollinisation plus importante. En agriculture, cela permet de viabiliser l’activité de l’apiculture pour que les abeilles mellifères puissent continuer à polliniser les champs agricoles dont nous dépendons pour notre alimentation. Si nous perdons nos apiculteurs, nous prenons le risque d’être dans la situation des Etats-Unis où il faudrait payer un service pour assurer la pollinisation. Où agissons nous ? Nous sommes dans une démarche internationale, je suis franco-polonaise et je suis donc très européenne ; nous avons un réseau de partenaires en Espagne, en Grèce, aux Etats-Unis, au Canada. Notre objectif est de faire profiter un maximum d’apiculteurs de notre produit.
Quelles valeurs guident vos choix d’entrepreneuse ?
Je tiens à ce que les produits que nous proposons fonctionnent et répondent à un besoin à la fois économique et environnemental. Je veux du vrai, que les études scientifiques soient démontrées sur le terrain, que les apiculteurs et les abeilles découvrent rapidement les bénéfices de ma démarche entrepreneuriale.
Ensuite, je suis très attentive au bien-être de mon équipe. Je souhaite que chaque salarié.e s’épanouisse dans son travail, collabore dans une ambiance saine et sereine, que chacun puisse apprendre et grandir, être satisfait de sa contribution et subisse le moins possible de pression ou d’horaires anormaux.
Voilà les deux valeurs qui me portent pour poursuivre cette aventure entrepreneuriale qui n’est pas toujours facile au quotidien !
Quel profil de manager êtes-vous ?
Nous sommes 9 dont 2 cofondateurs, avec le Professeur Sébastien Floquet, le fondateur scientifique de l’innovation. 7 salariés répartis entre Lyon où nous avons notre siège social au sein de l’incubateur H7 pour le développement commercial, le marketing et la production et une autre équipe R& D à Gif sur Yvette en Ile de France dans un hub de start up sur le plateau de Saclay dans une ancienne ferme où se situent les laboratoires de recherche.
Je suis à la fois très collaborative et à l’écoute de l’équipe et lorsqu’il faut prendre une décision je la prends ! Je suis très au clair avec le partage des objectifs et je fonctionne dans la transparence. Je partage la stratégie, les problèmes du moment, sans reporter mes difficultés pour autant sur l’équipe ! Je veille à ce que chaque salarié dispose des mêmes informations.
Je veux également cultiver l’autonomie et l’appropriation du travail de chacun pour qu’ils se sentent propriétaires de leur activité.
Je veux également cultiver l’autonomie et l’appropriation du travail de chacun pour qu’ils se sentent propriétaires de leur activité, prennent des décisions pour avancer, et puissent faire leurs erreurs pour apprendre. L’autonomie est un facteur de motivation très fort. C’est ce qui m’a toujours épanouie en tant que salariée.
Où voyez-vous Oligofeed en 2030 ?
Mon objectif est d’agir pour que les premiers produits Oligofeed soient déployés en Europe et en Amérique du Nord et d’avoir la confirmation à grande échelle que les résultats sont au rendez-vous sur ces deux continents. Je souhaite aussi qu’Oligofeed devienne une vraie plateforme d’innovation de l’alimentation animale pour plusieurs espèces essentielles au développement durable de l’alimentation de demain. Nous faisons dès aujourd’hui des tests sur d’autres insectes pollinisateurs et nous conduisons les innovations pour nourrir d’autres types d’animaux qui ont un impact sur l’alimentation de demain et renforcer leur immunité.
De quoi avez-vous le plus besoin pour réussir ?
Nous avons récemment obtenu un financement de 2,5 M € de subventions de l’EIC accelerator, un organisme qui joue un rôle de catalyseur pour attirer les investisseurs privés vers des entreprises à fort potentiel. Il s’ajoute à nos financements précédents pour atteindre plus de 4M€ au total,. Nous avons un réseau de partenaires efficace, une équipe très motivée ! Nous sommes à Lyon où l’écosystème entrepreneurial et de start up est très développé. Nous avons beaucoup de soutiens des investisseurs et des institutions (Lyon start up). Nous sommes bien entourés. C’est grâce à cet écosystème aussi que nous avons pu développer notre activité.
Notre plus grande difficulté repose aujourd’hui sur la barrière réglementaire européenne d’autorisation de mise sur le marché de l’EFSA (European food safety authority). Pour introduire un nouvel aliment destiné aux animaux, il faut suivre des procédures complexes afin d’en vérifier la toxicité. Ces procédures sont indispensables mais très longues ! Et nous n’avons pas encore beaucoup de visibilité sur le calendrier. Nous avons besoin de conseils pour piloter cette démarche réglementaire, nous aiguiller… Du point de vue du recrutement enfin, une entreprise avec un sujet à impact attire les candidats, et nous suscitons beaucoup d’intérêt auprès du marché. C’est plus délicat sur les sujets agroalimentaires appliqués à l’alimentation animale, les questions réglementaires ou les chercheurs spécialisés dans l’alimentation pour les pollinisateurs. Mais nous les trouvons !
J’espère qu’Oligofeed inspirera d’autres entreprises pour engager des actions concrètes pour le vivant : c’est important de réfléchir à des solutions idéales et très structurantes pour l’avenir de notre environnement mais nous devons aussi agir rapidement, pour accélérer la mise en œuvre de solutions immédiates et préserver le vivant.
nous devons aussi agir rapidement, pour accélérer la mise en œuvre de solutions immédiates et préserver le vivant.
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