Aurélie Jean est docteure en sciences des matériaux et en mécanique numérique, et créatrice de deux entreprises, In Silico Veritas (USA et France) et DPEEX Israël. La première est consacrée à l’algorithmique et de la modélisation numérique, la seconde au dépistage précoce du cancer du sein grâce à l’intelligence artificielle. Insatiable apprenante à la curiosité débordante, cette brillante scientifique enseigne aussi à la business school du Massachusetts Institute of Technology à Boston (MIT) où elle a été en partie formée. Son nouvel ouvrage « Les algorithmes font-ils la loi ? » paraît en ce mois d’octobre aux éditions de l’Observatoire. Rencontre avec Valeurs d’entrepreneurs pour parler entrepreneuriat, technologie numérique et vulgarisation scientifique.

De la recherche à l’entrepreneuriat, comment avez-vous sauté le pas ?

L’arrivée dans l’entrepreneuriat s’est faite un peu par hasard, j’ai saisi une opportunité. En 2016, j’étais développeuse chez Bloomberg quand un client de New-York m’a proposé une petite mission. Encouragée par Tara Swart, mon mentor au MIT, et en accord avec Bloomberg avec qui j’ai signé un contrat pour cadrer mon activité professionnelle extérieure, j’ai décidé de créer mon entreprise de conseil, In Silico Veritas. En 2018, j’ai décidé de m’y consacrer entièrement, notamment parce que je souhaitais revenir vivre en France la moitié du temps pour des raisons familiales. En mars 2021, j’ai co-créé une deuxième entreprise, DPEEX, avec des collaborateurs franco-israéliens à Tel-Aviv. Il s’agit d’une startup deeptech de développement d’une technologie d’intelligence artificielle capable de détecter la signature tumorale du cancer du sein jusqu’à deux à trois ans avant qu’elle soit visible sur une mammographie. Nous sommes en pleine levée de fonds. La technologie est validée et nous attendons de passer à l’industrialisation.

Cinq ans après la création de votre première entreprise, quel regard portez-vous sur l’entrepreneuriat ?

C’est difficile mais excitant. On peut rapprocher la difficulté d’entreprendre à celle de finaliser sa thèse quand on est chercheur. En France, un doctorant sur deux abandonne avant la fin. L’entrepreneuriat a toutefois la particularité de rendre les résultats rapidement visibles, ce qui est particulièrement gratifiant. J’apprécie également de toucher régulièrement à des sujets qui sont nouveaux pour moi comme par exemple en ce moment la parfumerie. Cela nourrit mon besoin très fort d’apprendre. J’essaie d’ailleurs de transmettre cet état d’esprit aux jeunes scientifiques et ingénieurs en leur disant qu’ils doivent toujours aiguiser leur curiosité.

La transmission, la diffusion de l’information sont des choses importantes pour vous… quels sont les leviers pour la développer sur les technologies numériques ?

Nous sommes entourés par les technologies numériques. J’ai intérêt à ce que les gens comprennent ce sujet qui est au cœur de mes activités car je vois la colère et l’anxiété qu’il peut susciter.

Je souhaite également développer des vocations, notamment chez les femmes qui sont encore peu nombreuses dans le domaine.

Je publie une chronique dans le magazine Le Point chaque semaine et des femmes m’écrivent, des étudiantes, je m’en réjouis. L’éducation est un levier important. J’enseigne à la business school du MIT justement pour sensibiliser de futurs patrons et j’interviens régulièrement dans des lycées pour échanger avec les élèves. En France, en classe de seconde les élèves ont un cours de science informatique obligatoire, c’est une bonne chose qui n’existe pas dans d’autres pays. Un autre levier est la formation continue car l’éducation ne s’arrête pas à l’Université ou à l’école. Je crois beaucoup à la vulgarisation scientifique. Aux États-Unis la pop science est extrêmement valorisée, il faudrait que cela soit plus le cas en France.

Peut-on parler d’un décrochage générationnel vis-à-vis des outils numériques ?

Oui et non. Le décrochage se perçoit sur les usages car les jeunes sont plus à l’aise. Mais ils ne sont pas plus avancés que les autres sur la compréhension de la manière dont fonctionnent les outils numériques. L’usage qu’ils en font est assez aveugle, ils ne se rendent pas vraiment compte de ce qu’est une data, la manière dont elle est communiquée. Les personnes de 50 ans vont quant à elles plutôt avoir les bonnes questions.

On voit que les outils numériques peuvent menacer un système démocratique quand ils sont utilisés à des fins de manipulation.

Comprendre leur fonctionnement permet de développer un esprit critique et d’être en mesure de les utiliser différemment. La vulgarisation scientifique contribue à la liberté de chacun.

La question de la maîtrise par chacun de ses données est au centre de cette réflexion…

En France, on ne peut pas vendre ses données personnelles car elles sont considérées comme des extensions du corps. Je trouve intéressant de réfléchir à cette question car, qu’on le veuille ou non, il y a une marchandisation indirecte de nos informations. Quand les services sont gratuits comme sur les réseaux sociaux comme TikTok notre data est commercialisée. Il y a une question à se poser sur ce sujet, pourtant on ne se la pose pas. Le problème est que dès que l’on parle de marchandisation la grande crainte est celle des dérives mercantiles alors que cela n’est pas ce qui se passe dans la majorité des cas. Des dérives, il y en a dans tous les domaines mais cela reste de petits phénomènes. L’enjeu est surtout de mieux encadrer pour les limiter. On peut aussi penser que ce sont les personnes les plus défavorisées qui vont vendre leur data. Je n’en suis pas convaincue. Dans tous les cas chacun pourra décider de le faire ou non, en conscience.

Quels sont vos objectifs ?

Que ma deuxième entreprise fonctionne bien car j’aimerais que cela évite à des femmes de subir une mastectomie, une intervention qui bouleverse une vie à tous les niveaux. J’ai également un livre qui sort en octobre « Les algorithmes font-ils la loi ? » aux éditions de l’Observatoire et j’espère en écrire de nombreux autres. J’aimerais aussi beaucoup d’ici 10 ans monter un fonds pour investir dans la deeptech. En France on investit mal dans la deeptech. Il faut davantage de sciences et de technologies qui infusent dans les fonds d’investissement je pense. Aux États-Unis quand on doit lever des fonds pour un projet de deeptech on trouve autour de la table des financiers, des scientifiques et des ingénieurs. En France, on trouve peu de scientifiques et d’ingénieurs. 

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Aurélie Jean
Scientifique numéricienne. Entrepreneuse
Entreprises
In Silico Veritas et DPEEX

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