Cofondatrice et porte-parole de makesense, une structure de l’économie sociale et solidaire qui propose des formations, des programmes d’accompagnement et du financement pour les entrepreneurs à impact et les organisations, Alizée Lozac’hmeur est une entrepreneuse engagée. Fort de 80 collaborateurs et de milliers de bénévoles, le mouvement dont elle assure le développement ambitionne de contribuer à construire une société durable, sobre et inclusive et propose également sur sa plateforme Jobs that make sense, des milliers d’emplois à impact positif. Elle confie à Valeurs d’entrepreneurs ses convictions et sources d’inspiration pour transformer le système.

Vous avez cofondé makesense en 2012. Quelles sont vos valeurs et vos convictions ?

J’ai toujours été en quête de sens ; initialement je voulais travailler dans l’humanitaire. Et j’ai très tôt voulu relier les sujets business aux questions d’intérêt général, conviction qui m’a valu quelques débats au concours d’entrée à HEC, où, en 2012, un tel mariage était regardé avec suspicion. C’est une question de bon sens de vouloir concilier l’économie et l’intérêt collectif. L’entreprise ne peut s’exonérer de se préoccuper de la société à laquelle elle appartient de fait. J’ai découvert pendant mes études l’économie sociale et solidaire : des entreprises qui conduisent des actions concrètes au service de l’intérêt général. Cela m’est apparu comme une évidence, car je voulais agir, et vite ! J’ai rejoint rapidement un groupe de personnes qui voulaient favoriser l’éclosion de projets entrepreneuriaux à impact positif et nous avons développé makesense : une communauté ouverte, 100% bénévole dans un premier temps, où nous avons rapidement appliqué des méthodes de créativité et d’intelligence collective. Nous avions le sentiment d’appartenir à une même famille. Ma conviction, c’est que la dimension collective de notre démarche est au cœur de la réussite de tels projets de transformation.

On ne peut faire de grandes choses que si l’on sait nourrir un collectif.

Les personnes avec lesquelles j’ai cofondé makesense m’inspirent et, ensemble, nous avons la volonté de changer le monde ! Nous avons rapidement créé une branche dédiée à l’accompagnement des entrepreneurs, l’incubation et le financement de startups. Née dans une famille aisée, j’ai eu la chance de faire des études supérieures de bon niveau. Et j’ai donc le devoir et la responsabilité d’améliorer le monde qui nous entoure. C’est une question d’éthique, d’humanité tout simplement.

Vous voulez donner le pouvoir d’agir à toutes celles et ceux qui veulent s’engager pour un monde plus durable. Quelle est votre méthode ?

Notre accompagnement s’organise en plusieurs étapes : identifier les problématiques qui nous tiennent à coeur, puis se sentir concerné et légitime pour agir. Ce sujet est au cœur de notre contribution. Réchauffement climatique, creusement des inégalités, isolement des personnes âgées : comment agir ? Peut-on agir ? Est-ce à moi d’agir ?

Nous créons les conditions pour aider tout un chacun à devenir entrepreneur du changement.

Cette démarche suscite l’inspiration et l’engagement. Ensuite, nous veillons à encourager des actions collectives. S’organiser collectivement, c’est se donner plus de chances de changer le cours des choses. Aller voir son maire pour demander plus de pistes cyclables, de vélos à disposition des jeunes, venir au restaurant avec un tupperware, suggérer à plusieurs restaurants de mettre en place un système de consignes… Avoir un impact sur sa communauté. Makesense accompagne les plus déterminés à monter leur entreprise à impact, leur coopérative, mais elle aide aussi les individus à s’engager bénévolement, à trouver un emploi qui a du sens sur notre plateforme d’emploi, ou mobiliser les salariés pour faire évoluer l’entreprise ou la collectivité dans laquelle ils travaillent. Nous avons progressivement développé les bons outils pour proposer une palette de services qui encouragent la création d’entreprise, le bénévolat, la mobilisation interne, afin que chacun trouve sa place dans cette période de changements. Avec la conviction que chacun peut prendre sa part, en mobilisant aussi autour de soi.

On vous qualifie de leader positif : quelle est votre vision du management et de l’entrepreneuriat ?

Nous nous appliquons des méthodes de décisions participatives et collectives, avec l’exemplarité comme consigne, en conservant une forte démarche entrepreneuriale. Un leader se doit d’incarner ce qu’il dit. L’exemplarité crée une pression supplémentaire, mais elle est au cœur de ma vision de l’entrepreneuriat. C’est ce qui construit de l’adhésion, de la cohérence et de la mobilisation avec les gens avec lesquels on travaille. Se sentir alignée, dans une entreprise, est un facteur de motivation.

Etre entrepreneure, c’est faire ce que l’on dit et aussi raconter ce que l’on fait.

Dans les sujets sur lesquels nous intervenons, nous avons besoin d’espoir et d’inspiration. Nous créons de la pensée, de nouveaux modèles, de nouveaux imaginaires. Raconter, expliquer, partager des questionnements a un impact sur le bon fonctionnement de l’organisation. Porter des plaidoyers, cela ouvre aussi des questions plus largement dans la société. Cela fait bouger le secteur autant que soi même d’incarner les sujets et les causes. J’ai une grande confiance dans les personnes avec lesquelles je travaille. Cela comporte plus d’avantages que d’inconvénients ! Il faut s’entourer des personnes qui fonctionnent de manière assez autonome et entrepreneuriale. Notre contrat managérial fonctionne dans la réciprocité : de quoi as-tu besoin pour agir ? de quoi ai-je besoin pour bien manager ?

Quelle est selon vous la mission de l’entreprise ?

Dans mes rêves les plus fous, j’aimerais changer l’objet social statutaire de l’Entreprise avec un grand E !

Selon moi, la mission de toute entreprise devrait être de produire des biens et des services qui améliorent les conditions de la vie collective et répondent à des vrais besoins.

En prenant en compte les limites qui se posent à nous, en particulier les limites planétaires, mais aussi la dignité et le bien être des gens qui travaillent au sein de l’entreprise.  Cette redéfinition implique autant les collaborateurs que les actionnaires, les clients, les prestataires…. C’est un système holistique.

Pouvez-vous partager une réussite ou une histoire marquante vécue avec makesense ?

Makesense, c’est un « laboratoire de société » où des gens se forment et grandissent, trouvent un emploi, où des idées et des entreprises naissent et se développent, pour ensuite vivre leur vie à l’extérieur du « laboratoire ». C’est vrai aussi pour les termes que nous créons et qui sont réutilisés ailleurs comme « entrepreneuriat social » ou « entrepreneuriat à impact » que nous avons été parmi les premiers à lancer. Une belle réussite ? Lucie Basch, fondatrice de to good to go, est arrivée dans notre incubateur avec cette idée simple et forte de racheter les invendus des magasins pour les redistribuer. Aujourd’hui, To good to go est une entreprise mondiale qui a sauvé 500 millions de kilos de nourriture et Lucie est devenue une leadeuse d’opinion sur la lutte contre le gaspillage alimentaire ; sa démarche a contribué à faire évoluer la loi sur l’économie circulaire. Nous avons cheminé et grandi ensemble.

De quoi avez-vous besoin pour agir ?

Nous avons besoin d’un cadre politique aligné sur nos valeurs. Le plus grand danger, pour notre engagement, c’est l’évolution actuelle des règles du jeu qui vont dans le mauvais sens – comme la suppression des incitations écologiques ou sociales par exemple. Je suis également très impliquée dans Impact France, un mouvement de dirigeants d’entreprises qui veulent faire de l’innovation sociale et écologique un facteur de compétitivité. Nous portons un plaidoyer national pour coconstruire un cadre entre acteurs économiques, politiques et associatifs et faire progresser la justice sociale et l’écologie dans l’économie.
Nous avons aussi besoin d’investisseurs de long terme.

Un investisseur, c’est un bâtisseur qui construit pour le futur.

Le futur se regarde à 10 ou 20 ans. En prenant en considération les enjeux de limites planétaires, de souveraineté énergétique ou de stabilité de nos sociétés. Les investisseurs sont des acteurs de la stabilité dans la mesure où ils agissent aujourd’hui pour accompagner des acteurs dont les solutions vont se déployer demain : ils devraient être les premiers à se mobiliser !

Quelle est votre prochaine étape ?

Nous cherchons à faire grandir notre impact. Au cours des 10 premières années, nous avons accompagné des personnes issues des mêmes écosystèmes. Pour demain, nous voulons nous adresser à des personnes d’origines plus diverses, socialement ou territorialement. Nous travaillons de plus en plus dans les milieux ruraux, où les acteurs sont plus isolés. Nous les aidons à se regrouper et à travailler en réseaux, leur apportons humblement des compétences de coopération. Nous travaillons dans les EHPADs pour participer à créer des lieux plus humains, ouverts, inclusifs ; et je m’engage personnellement à relier les enjeux de justice sociale et d’écologie auprès des jeunes de milieux populaires : ils font partie des premiers touchés par les conséquences du dérèglement climatique et sont légitimes pour être en première ligne des solutions de demain, au cœur de la construction de notre futur. Nous travaillons par exemple sur l’orientation professionnelle des jeunes vers les métiers de la transition écologique. Nous voulons sortir des cercles d’initiés qui ont aussi fait la force de makesense et soutenir les personnes et les projets plus éloignés de nos mouvements alors qu’ils sont largement concernés. C’est aussi cela la justice sociale : que chacun puisse prendre part aux grands défis et trouver sa place, sans subir. Je suis fortement déterminée car on n’a jamais eu autant besoin de s’organiser et de se mobiliser collectivement pour agir. Ne sous-estimons pas à quel point l’action de l’entrepreneur est politique au sens où il contribue à façonner la société. Chacun doit réfléchir à sa trajectoire et à son leadership, à son influence, quelle que soit l’échelle. L’action entrepreneuriale, même modeste, contribue à préfigurer une société plus résiliente. C’est une source de motivation renouvelable.

A relire :
Marion Veziant-Rolland : notre défi, c’est d’accompagner toutes les formes de précarité 
Jean-Philippe Courtois : révéler le potentiel entrepreneurial de jeunes venus de tous les horizons
Emery Jacquillat : Il faut remettre du temps long dans la réflexion

portrait de Alizée Lozac'hmeur
Alizée Lozac'hmeur
Cofondatrice makesense