Julien Tuffery est président de l’Atelier Tuffery, première entreprise de jeans français depuis 4 générations, installée à Florac, en Lozère.Fier de son ancrage cévenol, sa conviction repose sur une mode plus responsable, fondée sur des filières de production locales, et des engagements forts en faveur de l’humain. Julien partage avec Valeurs d’entrepreneurs sa vision pour une entreprise créative et durable, respectueuse de ses salariés et de l’environnement.
Vous avez repris l’entreprise familiale en 2016 avec Myriam. Quelle était votre motivation et comment avez-vous relancé l’activité ?
A 14 ans, je faisais mes devoirs dans l’atelier familial. Être fils d’artisan dans les Cévennes en l’an 2000, ce n’était pas en vue. Mon père avait fait le deuil d’une reprise de l’entreprise qui devait disparaitre. Tous les ateliers textiles français disparaissaient. Et pourtant, j’aimais le bruit des machines et l’odeur de l’indigo, mais il ne fallait pas s’y intéresser. J’étais bon élève, passionné d’écologie, et je suis devenu ingénieur dans une grande entreprise dans le domaine de l’eau. En 2012, le made in France revient en force dans les discours politiques. Et la ruralité reprend du dynamisme. Avec le déploiement des réseaux sociaux, nous pouvions nous rendre visibles partout et notre atelier familial cévenol redevenait très contemporain ! Notre envie de donner du sens à notre travail quotidien l’a emporté : le monde du textile mondialisé est un calvaire écologique, il y a tant à faire et l’entreprise familiale cochait toutes les cases. C’était l’envie d’un grand défi pour relancer une activité familiale en bâtissant un nouveau modèle de production et en acceptant de s’inscrire dans le temps long pour restructurer les filières de production. Nous avions une vision très claire d’un modèle social, environnemental et économique qui nous paraissait très moderne, même si l’entreprise avait plus de 120 ans. Nous voulions privilégier également notre indépendance financière plutôt que de céder à la spéculation ou à la croissance rapide.
Quelles valeurs guident aujourd’hui vos décisions de dirigeant ?
L’humilité d’abord, héritage familial des trois générations qui m’ont précédées. Le respect absolu du temps long ensuite. Forte de plus d’un siècle d’existence, cette entreprise sera géniale dans 200 ans. Nous ne sommes, avec Myriam, que des maillons de l’histoire. Autre valeur : l’amour des gens, des salariés comme des clients. L’humain, c’est 75% de la valeur de nos produits, nous le soignons et le chérissons. Les mêmes raisons pour lesquelles certains brillent nous guident, ici, à Florac, en Lozère, pour concevoir patiemment nos produits à l’abri des projecteurs. Car oui le labeur rend humble, mais les Cévenols sont têtus ! La cohérence et la justesse stratégique de nos engagements nous portent depuis plus de 10 ans pour développer patiemment l’entreprise sans griller les étapes et sans céder à la facilité d’opportunités extérieures. C’est une course de fond, qui impose endurance et persévérance.
Comment vos engagements RSE se traduisent ils concrètement dans la fabrication des vêtements de votre atelier ?
Notre enjeu prioritaire, c’est notre engagement sociétal : lorsque 75% de la valeur de nos produits réside dans l’humain, nous veillons à l’épanouissement de chacun de nos salariés. Nous ne pouvons pas tricher sur ce point et c’est tant mieux. Toutes nos filières de production sont entièrement françaises. Les normes sociales et environnementales y sont les plus exigeantes du monde ! Nous avons revalorisé l’approvisionnement local : nos toiles sont fabriquées à moins d’une journée de voiture de notre manufacture.
75% de la valeur de nos produits réside dans l’humain, nous veillons à l’épanouissement de chacun de nos salariés.
Nous sommes très investis dans la filière laine de Lozère, lavée en Haute Loire, filée en Ariège, tissée dans le Tarn et confectionnée dans nos ateliers à Florac. Pour relancer la laine mérinos, nous avons même salarié des bergers chez nous et constitué notre propre troupeau.! Le chanvre vient du pays occitan, le lin de Normandie et le coton certifié GOTS, bio, sans aucun intrant, pousse en Turquie. Nous détenons peu de stocks et fabriquons en temps réel, en 4 ou 5 semaines pour ne jamais gaspiller de ressources. C’est une réponse très poussée à une problématique mondiale de surproduction de vêtements. Si à l’échelle planétaire on produisait seulement les vêtements que l’on consomme, on diviserait par 4 la production textile ! Des milliards de vêtements sont produits et ne seront jamais portés. Nous militons pour la création de modèles inverses et plus vertueux. Il faut venir découvrir notre manufacture ici, à Florac, pour comprendre la singularité de notre modèle.
Comment conciliez-vous croissance, rentabilité et production responsable ?
Notre modèle repose sur l’intégration verticale de la chaîne de valeur, la vente directe en ligne et une gestion des stocks maîtrisée.
Cette stratégie permet de financer une fabrication française éthique tout en minimisant notre impact environnemental. Notre conviction c’est que l’on peut fabriquer des produits de mode beaux et désirables, avec des ressources locales. Nous payons très cher nos engagements éthiques mais nous parvenons à nous développer en étant aussi de très bons commerçants, marketeurs et vendeurs.
Notre secret économique, c’est que les mains qui fabriquent sont aussi les mains qui vendent.
Nous devons être riches par le fruit de notre travail quotidien qui alimente financièrement notre vision. Notre pragmatisme consiste à nous développer doucement, en veillant à la rentabilité de chacune de nos initiatives et de nos investissements, pour capter l’entièreté de la chaine de valeur. Nous achetons moins mais mieux, fabriquons moins mais mieux, vendons moins mais mieux. C’est une croisade quotidienne.
Quelle place accordez-vous au management et à la transmission des savoir-faire dans l’atelier ?
L’humain est au centre de toutes nos décisions. Nous avons repensé tous les codes de la manufacture traditionnelle et mis en place un management contemporain, en mode agile, avec de bonnes rémunérations, les primes et l’intéressement pour nos salariés. Les conditions de travail laissent place à beaucoup de bien être, tant grâce aux lieux que par les organisations productives. La gouvernance de l’entreprise est participative, toutes les décisions sont prises dans la transparence et la transmission est fondamentale. Dans nos ateliers 2,5 ans de formation interne sont nécessaires pour devenir un bon artisan ! Nous chouchoutons nos salariés et nous n’avons pas de turnover. Lorsque nous avons repris l’entreprise, le savoir-faire était détenu par 2 personnes seulement. Aujourd’hui, nous sommes 45. L’entité est devenue auto-apprenante et chaque salarié est aussi formateur. La famille Tuffery peut disparaitre aujourd’hui, l’entreprise restera car elle est robuste. Nous recevons essentiellement des candidatures spontanées et la cooptation est très efficace. Les candidats viennent de partout, nous accompagnons une vague de reconversions professionnelles ; certains fuient les villes, les Cévennes ont aujourd’hui le vent en poupe ! nous sommes le dernier bastion méditerranéen préservé du tourisme de masse.
Comment définissez-vous votre style de leadership ?
Quand on est nourri par une telle énergie humaine, on est obligé d’être un bon leader ! La force collective de nos équipes est guidée par une extrême bienveillance. Je ne suis pas porté par ma réussite personnelle, c’est le collectif qui me porte et mes salariés me le rendent au centuple. Je suis transparent sur les bénéfices, entièrement réinjectés dans l’entreprise pour son développement et ses coups durs éventuels. Je sais pourquoi je suis engagé, ici. Notre isolement géographique est une force et un facteur de réussite ; j’honore très peu de rendez-vous qui pourraient m’éloigner trop souvent de la manufacture et me concentre sur le développement de l’atelier. Je ne dilue pas mon énergie dans des futilités, car mon utilité est ici, avec mes équipes. Notre identité cévenole nous ancre dans un territoire fort et nous protège.
Quelles sont les perspectives de l’entreprise ? Et quel regard portez-vous sur la situation du textile français ?
Nous sommes dans une vision du temps très long. Notre ambition est de céder une entreprise à la pointe, avec la conviction d’avoir réussi toutes nos transitions, économiques, écologiques et sociales. En restant indépendants, car c’est un vrai luxe au quotidien, c’est une garantie pour préserver notre engagement social et notre ancrage local. Nous devons rester pertinents sur l’écologie et l’humain, dans un monde de l’habillement qui a perdu la tête. Car le textile français est en grand péril. Autour de nous, je n’ai jamais ressenti autant de souffrance et de difficultés au cours des 10 dernières années. L’entreprise doit être un lieu d’épanouissement, où chacun trouve sa place. Lorsque les salariés sont au cœur des préoccupations de l’entreprise, nous assurons sa pérennité. Le développement du savoir-faire et la fierté de travailler au quotidien guident notre action. Nous sommes sur la bonne trajectoire d’un développement maitrisé.
Notre ambition est de céder une entreprise à la pointe, avec la conviction d’avoir réussi toutes nos transitions, économiques, écologiques et sociales.
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