Philippe Gabilliet est professeur de Psychologie et de Management à ESCP Business School et vice-président de la Ligue des optimistes de France. L’optimisme est un sujet qu’il connaît bien pour l’avoir longuement étudié, seul ou associé à d’autres thématiques comme l’audace, le courage, la confiance… Autant de moteurs observés dans son début de carrière dans le conseil, où il a accompagné les forces de vente, et dans la direction commerciale (CNP Assurances) après une période de recherche en sciences politiques. Rencontre autour des questions de l’optimisme et du pessimisme dans la vie de l’entrepreneur.

L’optimisme est-il un sujet d’actualité ?

Nous vivons dans un univers culturel qui a toujours accusé l’optimisme, surtout dans les milieux intellectuels, d’être une attitude sympathique mais qui se caractérisait par trois choses : un déni de la réalité, une dose de naïveté, sans oublier une certaine forme d’indifférence aux autres. Lors d’un colloque je me suis fait interpeller : “Comment pouvez-vous être encore optimiste dans un monde qui va si mal ?” Ce à quoi j’avais répondu : “Mais vous pensez vraiment que si je devenais pessimiste, le monde irait mieux et cela créerait de l’énergie pour le changer ?”

L’optimisme, dans la socio-culture française, ça n’a pas été en vogue pendant longtemps

L’optimisme, dans la socio-culture française, ça n’a pas été en vogue pendant longtemps et puis cela a progressivement bougé quand on s’en rendu compte que même le pire des pessimistes pratique souvent l’optimisme sans le savoir. Quand vous remontez le moral à quelqu’un qui a un coup de blues, vous êtes obligé de vous mettre dans une posture d’optimisme, même si vous ne savez pas que ça s’appelle comme ça.

Le pessimiste est un optimiste qui s’ignore ?

Il faut aborder l’optimisme et le pessimisme de manière ontologique, c’est-à-dire ce qui est inhérent à la personne dans sa manière de vivre et d’appréhender les événements, mais aussi de manière méthodologique, soit la façon consciente de voir le monde et d’agir en conséquence. Prenons l’exemple d’un commandant de bord. Il peut être un optimiste ontologique, être toujours persuadé que tout va bien se passer ; néanmoins, la checklist qu’il vérifie avant le décollage pour assurer la sécurité, c’est du pessimisme méthodologique. Quand on est entrepreneur, être pessimiste méthodologique est important et permet notamment d’avoir un plan B. Mais, fondamentalement, la posture entrepreneuriale est optimiste par essence. L’énergie motrice et créatrice de l’entrepreneur, elle est dans l’optimisme sur le but à atteindre et le pessimisme sur le cheminement et les modalités. L’entrepreneur est à la fois un optimiste de but et un pessimiste de chemin. C’est cette posture qui va créer de la confiance et inciter les gens à le suivre.

Comment préserver l’optimisme ?

On entend très souvent : « Oui mais regardez quand même les médias, toutes ces informations nous rendent pessimistes. » Sincèrement, c’est de la psychologie de bistrot. Des gens qui s’installent devant leur télévision et attendent de fondre en larmes avant d’éteindre leur poste, je n’en connais pas. Les personnes qui passent leurs soirées devant les chaînes d’infos en continu trouvent cela excitant. Il ne faut pas sous-estimer l’érotisme du spectacle de la déchéance de l’autre, de ses difficultés. On aime le dramatique. Les chaînes qui parlent de projets, de choses positives et constructives font moins d’audience alors qu’elles existent. On est sur un problème de sélectivité d’informations. L’anticipation est également un point important. L’optimiste est quelqu’un qui va en priorité parier sur l’existence de solutions possibles. Alors que le pessimiste fonctionne au doute. On nous a gentiment mais sûrement répété depuis toujours en France que le marqueur n°1 de l’intelligence, c’est le doute, le scepticisme. Plutôt que l’admiration, contrairement aux Anglo-Saxons qui eux en font peut-être un peu trop dans l’autre sens.

Nous sommes une socio-culture à qui « on ne la fait pas ».

C’est-à-dire que dès que quelque chose va bien c’est louche et que si ça va bien trop longtemps c’est carrément suspect, il y a obligatoirement une magouille quelque part.

Comment cultiver l’optimisme ?

En entreprise, on cultive l’optimisme dans les actes quotidiens du management, dans les réunions de travail, de projets, les entretiens en tête-à-tête, tous les échanges. À chaque moment d’interaction il y a un enjeu : est-ce que je vais être capable, moi qui suis manager, entrepreneur, d’avoir une rhétorique optimiste adéquate ? Je parle de rhétorique parce que c’est vraiment une façon de s’exprimer devant les autres avec un impact colossal sur l’état d’esprit des personnes en face. Premier réflexe : toujours capitaliser en priorité sur les forces, les qualités et les potentiels. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas des faiblesses. Ça veut dire qu’on n’a jamais vu quelqu’un réussir quoi que ce soit de génial durablement en prenant appui sur ses carences. Deuxième point : se focaliser sur ce sur quoi on a prise et que l’on peut changer, non sur ce qui nous dépasse pour éviter les ruminations. C’est avec le peu de choses que chacun va choisir de changer qu’on fera la différence sur le long terme. Le sentiment d’impuissance est un danger pour l’optimisme. L’idée que la messe est dite, qu’on ne peut rien faire, c’est dangereux.

Photo portrait de Philippe Gabilliet
Philippe Gabilliet
Professeur de Psychologie et de Management à ESCP Business School et vice-président de la Ligue des Optimistes de France.