Déposer le bilan est souvent un traumatisme. Pour le créateur d’entreprise privé des moyens de rebondir, il se transforme rapidement en double peine. Afin de lutter contre cette situation, et en résonnance avec son histoire personnelle, Philippe Rambaud a créé en 2012 à Bordeaux l’association 60 000 rebonds dont il assure aujourd’hui la présidence d’honneur. Pour Valeurs d’entrepreneurs il fait le bilan des actions et de l’évolution du regard sur l’échec en entrepreneuriat.

Près de 10 ans après sa création, quel est le bilan pour 60 000 rebonds ?

L’association, qui compte aujourd’hui 38 antennes dans 9 régions et emploie 18 salariés, a été reconnue d’intérêt général par les pouvoirs publics en 2016. Jusqu’à 2 000 entrepreneurs post-faillite sont accompagnés gratuitement chaque année par des bénévoles qui assurent coaching, mentorat et animent des groupes de co-développement. 60 000 rebonds s’est également beaucoup engagée pour la suppression de l’indicateur 040 de la Banque de France qui faisait que lorsque vous déposiez le bilan, l’ensemble du réseau bancaire était informé, ce qui limitait l’accès à des services essentiels. Il a été supprimé en 2013 sous l’impulsion de la ministre des PME, Fleur Pellerin. C’était très symbolique.

Est-ce que la prise de conscience sur l’accompagnement des entrepreneurs qui ont déposé le bilan se développe ?

En 2014, j’ai eu le plaisir d’intervenir à l’invitation de la commission européenne dans le cadre du programme Bankruptcy and second chance, qui a été complété par Learning from failures. L’Europe cherchait des plans de relance forts. J’étais alors le seul à présenter un programme post faillite, un accompagnement à la sortie du tribunal de commerce quand le dirigeant n’a plus rien. Depuis, je sais que l’Italie a lancé un programme, la Belgique trois. Le potentiel est important. Rien qu’en France, le nombre de dépôts de bilan moyen était de 60 000 par an. Si on considère cela sur dix ans avec environ 5 emplois pour chaque entreprise, cela fait trois millions d’emplois !

Est-ce une problématique plus marquée dans certains pays ?

La France n’est pas un cas isolé, le tabou de l’échec est international.

Il peut même être très fort en Asie où, souvent, les fonds nécessaires à la création d’entreprise viennent de la famille. Le pays que je connais qui est le plus ouvert sur cette question sont les États-Unis, là-bas le sport s’inscrit également dans cette tendance avec un programme développé depuis plusieurs années, Show your scars. Il s’agit de dire : « je vais vous montrer mes cicatrices, grâce à elles j’ai beaucoup appris ».

De quelle manière aimeriez-vous voir les choses évoluer ?

Mon rêve, qui ne s’est réalisé qu’une seule fois, est d’être contacté par une entreprise qui souhaiterait embaucher des personnes issues d’un programme d’accompagnement après l’échec. Je suis persuadé que cela viendra. J’aimerais aussi que les banques changent de posture vis-à-vis de ce public. C’est pourquoi une prise de parole toujours plus importante des dirigeants qui ont rebondi après un échec est importante. 60 000 rebonds a apporté sa pierre au changement de culture des grands décisionnaires vis-à-vis de l’échec entrepreneurial, une évolution qui s’est également nourrie de témoignages dont ceux des startuppers qui échouent parfois à plusieurs reprises avant de lancer une activité qui fonctionne. Et qui en parlent. L’apport de cette parole dépasse d’ailleurs le périmètre des entrepreneurs, leur expérience peut être très instructive pour des cadres salariés qui ne savent pas de quoi l’avenir sera fait, mais également pour nous tous après un échec.

Comment mieux diffuser cet état d’esprit ?

Est-ce que beaucoup de dirigeants de grandes entreprises disent à leurs équipes qu’elles ont droit d’échouer ? Non. Un seul s’est selon moi distingué, Alan Lafley PDG de Procter & Gamble.

Pour lui, the failure is a gift.

Il a eu l’honnêteté de dire que 70 % des programmes audacieux de Procter & Gamble ont été des échecs et que les 30 % de succès sont nés du travail d’analyse de ces échecs. Je veux également alerter les entrepreneurs sur deux points. Le premier est la nécessité de mieux se protéger car moins de 1 % des dirigeants ont une assurance chômage. Quand on connaît la précarité des comptes d’exploitation, c’est une folie. D’autre part, la plupart d’entre eux vont emprunter auprès des banques et la plupart va devoir apporter une caution bancaire personnelle. Il ne faut pas mélanger le professionnel avec le patrimoine personnel. C’est une autre folie.

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Philippe Rambaud
Président d'honneur

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