Nicolas Rohr est le cofondateur de FAGUO, entreprise de mode créée en 2009 avec Frédéric Mugnier. Sa conviction repose sur une mode plus responsable et attentive aux procédés de fabrication. Engagée à réduire les émissions de gaz à effet de serre de son activité et de ses produits, l’entreprise implique chaque salarié. Nicolas partage avec Valeurs d’entrepreneurs sa vision pour une entreprise créative, respectueuse de l’environnement et engageante pour ses salariés.

Vous avez cofondé Faguo en 2009, quelle était votre motivation et comment avez-vous lancé cette activité ?

J’avais 21 ans et j’étais encore étudiant en 2009 Je voulais créer une marque de mode qui allait révolutionner le bilan carbone du textile et émettre le moins possible de gaz à effet de serre. En deux mots : concevoir des belles baskets, et moins de CO2 que ses concurrents. Je me faisais plaisir en posant un acte que chacun de nous rêve d’initier. C’était intuitif et visionnaire, sans doute insouciant car le marché de la basket était saturé. Mais à 21 ans, on a peu de besoins et des ambitions modérées et je me suis lancé dans l’aventure avec Frédéric. Nous nous sommes concentrés sur le design d’une paire de baskets que nous avons déconstruite dans l’objectif de réduire son bilan carbone : choix des matières premières, colles, réduction du packaging…nous avons peaufiné le design en observant les tendances ; une semelle fine d’1,4 cm d’épaisseur, de la toile de coton 8 oz, le dessin, le design du logo. 80% de nos produits sont composés de matières recyclées. C’est la fiabilité de notre marque. Cela nous empêche de nous développer plus vite car les matières recyclées sont plus rares et plus chères. Mais c’est notre ADN. Et le modèle est perfectible ! Enfin, dès 2009, nous avons compensé nos émissions carbone en plantant des arbres.

En 2020, Faguo devient la première marque de mode « Entreprise à mission ». Quelles conséquences sur le management et l’organisation ?

Cette démarche a permis de graver dans le marbre et dans nos statuts la raison d’être de Faguo. Nous voulions engager les générations face au dérèglement climatique et faire en sorte que cette responsabilité soit posée sur les épaules de chacun de nos 230 collaborateurs pour rendre cela plus fort et opérationnellement efficace. Parce que faire son métier chez Faguo, c’est aussi porter la vision de l’entreprise, et donc sa mission. Grâce à cette démarche, je ne peux pas revenir en arrière ! Avec ses 12 membres, notre comité de mission constitue notre garde-fou. Nous avons gagné en cohérence et en vision.

Comment définissez-vous le leadership ? Quel est votre profil de leader ?

Je travaille à l’intuition. Ce qui me plait c’est la conduite des projets. Emmener les équipes, les rassembler autour d’une conviction forte. J’en ai besoin pour agir. Je me nourris des échanges avec mes pairs, d’autres créateurs de marque, qui m’abreuvent tous les jours pour affiner mon jugement. Ce que j’espère apporter chez mes collaborateurs, c’est l’envie : que Faguo soit un pilier, un marqueur.

Je souhaite aligner l’expertise d’un métier et du sens.

Plus on agit, plus on perçoit ses limites et plus on veut être radical. Attention à ne pas être chevalier blanc, car nous avons besoin d’une communauté qui se retrouve dans nos collections et nos valeurs à un prix donné. Plus on veut progresser plus le produit est cher. Nous souhaitons emmener nos clients vers des produits de meilleure qualité sur les questions environnementales, mais ces exigences ont un prix.

Chaque collaborateur porte un objectif mission individuel, quel que soit son statut. Quelle est l’implication quotidienne des salariés ?

C’est engageant et moral et cela donne du sens au métier.

Je tiens à l’engagement RSE de chaque collaborateur pour contribuer à la mission.

Dans certaines entreprises, l’action est entre les mains d’un service RSE et les salariés sont peu concernés. Je voulais une plus grande implication. Quand on recrute un responsable financier ou un créatif, nous précisons au cours de l’entretien comment intégrer notre mission dans le métier du collaborateur. Une fois la personne recrutée, 4 objectifs annuels sont fixés dont 1 en rapport avec la mission. Pour un responsable achats généraux, il peut s’agir de réduire la facture d’électricité ou d’eau. Ce qui compte, c’est d’agir, même avec des petits gestes. Notre DAF a pour mission de rapprocher les euros du carbone, dans un esprit prévisionnel. Emettre x tonnes de CO2 et pas plus pour x millions d’euros. C’est ce que l’on appelle la méthodologie « euro carbone. » Chacun peut trouver à se responsabiliser. Pour garder une longueur d’avance, notre Comité de mission nous alimente et nous challenge. Et le suivi de la norme B-Corp nous engage dans une démarche d’amélioration continue.

Vous avez pris des engagements environnementaux pour mesurer, réduire et compenser votre empreinte carbone. Comment conjuguer production textile et réduction des émissions de CO2 ?

Notre principal levier consiste à mesurer nos émissions, pour comprendre les grandes masses. 80% proviennent des matières premières, le transport ne représente que10 %. C’est la raison pour laquelle nous avons tant investi dans les matières recyclées. Et notre ambition est de réduire l’empreinte carbone du produit « miroir » de 20% à 30 %. 50% de nos produits sont fabriqués en France, au Portugal et au Maroc et 50% au Vietnam. Nous sommes rigoureux sur le choix de nos fabricants et respectons les règles de chaque pays. Nos pulls sont fabriqués à Saint Malo en maille 3D, grâce à des machines qui tricotent sans couture d’un seul tenant. Mais nous assumons de fabriquer aussi ailleurs, comme au Vietnam, où j’ai accueilli un reportage sur nos lieux de production. Ces choix géographiques relèvent d’une réalité technique : nous n’avons plus les outils en France pour fabriquer de la bagagerie. Et les prix sont prohibitifs. Nous voulons continuer à produire à des prix accessibles.

Etes-vous optimiste ? Comment Faguo répond-elle aux fragilités du monde ?

Nous avons créé Faguo dans une période de crise économique majeure.

Mais les crises laissent germer aussi des solutions et poussent les acteurs économiques à davantage de créativité.

Patagonia nous a montré la voie. Son dirigeant, Yvon chouinard est un bon mentor. Il a tiré profit de la crise de la délocalisation pour réinventer le vêtement. Des solutions existent pour nous adapter. J’ai confiance et j’espère que les épisodes climatiques vont nous inviter à plus d’humilité. Chez Faguo, nous voulons donner envie à notre communauté, par le style, d’abord, parce que ce que nous produisons est beau. Une personne bien habillée se sent bien. Sachons nous émerveiller de la nature, d’une création, d’un vêtement bien dessiné.

Quelles sont les perspectives de l’entreprise pour les 10 ans à venir (face à la fast fashion et la concurrence internationale) ? Peut-on grandir en gardant le cap ?

Nous devons poursuivre inlassablement notre quête d’intégration de plus de matières recyclées dans nos produits. La R&D permet de faire sauter certains verrous. Nous le faisons dans la transparence vis-à-vis de nos parties prenantes en expliquant les conditions dans lesquelles sont réalisés nos produits. Et nous continuons à compenser nos actions productives en plantant des arbres. Pour piéger le carbone, mais aussi pour donner envie d’aller dans les forêts. Aujourd’hui, nous offrons la possibilité à notre communauté de dormir dans une maison Faguo au cœur de la forêt. Durant le week-end chacun plante son arbre. C’est un geste méconnu de beaucoup de citadins. J’ai à coeur de contribuer à ce trait d’union entre la ville et la nature. Car on revient reposé et retapé psychologiquement d’un séjour en forêt et on a envie de bien faire les choses. Nos vêtements permettent aussi cela : passer de la ville à la nature, avec les mêmes tenues. Porter du Faguo c’est être équilibré entre l’urbanité et l’amour pour les grands éléments et la nature. Cette histoire que nous racontons participe à l’effet colibri. Nous allons continuer à planter sans relâche.

Avec 3,6 millions d’arbres plantés en 17 ans, nous ne faisons pas que raconter une histoire, nous la construisons.

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Marie Eloy : Permettre aux cheffes d’entreprise de se développer
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Pascal Lorne : Faites confiance à vos intuitions

Portrait de Nicolas Rohr
Nicolas Rohr
Cofondateur Faguo