Président des Tissages de Charlieu, tisseur créateur français de textiles fondé en 1902, Eric Boël est un entrepreneur inspirant. L’entreprise qu’il préside renouvelle son savoir-faire et ses produits en misant sur l’autonomie et la confiance de chaque salarié.e et s’inscrit dans un processus d’économie circulaire. Eric explique à Valeurs d’entrepreneurs comment la production textile peut garder toute sa place sur le territoire français.

Comment produire des produits textiles compétitifs en France aujourd’hui ?

Nous sommes capables de fabriquer des produits de grande consommation dans notre pays ; et pas seulement des articles de luxe ou de haute technologie.

Aujourd’hui, 97% des textiles que nous consommons sont importés et l’écart de salaire entre un ouvrier français et du Bangladesh est d’un facteur 100.

Le coton, c’est 2,5% des surfaces cultivées de la planète et 25% des pesticides et herbicides. Comment résister à ce déferlement ? En mettant notre génie humain au service de cette volonté. Grâce à un tournant pris en 2008 sur le développement durable, nous avons misé sur des fibres biologiques, recyclées et/ou issues de l’agriculture française. Nous avons revu nos modèles économiques en investissant aussi dans des machines et avons mis en place une chaine circulaire textile avec de nombreux autres industriels. Cette boucle complète de circularité fonctionne également grâce à une innovation de rupture : nouvelle Fibre Textile, une ligne de production unique en Europe, qui permet de trier et déferrailler automatiquement et à haute vitesse les textiles usagés pour en faire de la matière première recyclée utilisable par les activités industrielles utilisatrices de fibre textile.
Nous sommes devenus entreprise à mission avec une raison d’être forte :
« Prouver que nous sommes capables de produire en France des textiles accessibles au plus grand nombre, créatifs, décarbonés, circulaires, et qui contribuent à créer des emplois dans notre pays ».
En 2023, nous avons décroché le marché de 10 millions de sacs de supermarché pour les réseaux Auchan et Système U. Tissés, confectionnés à Charlieu, avec l’aide de robots que nous avons inventés. Ces sacs de caisse en textile recyclé ont remplacé des sacs en polypropylène fabriqués en Asie. Nous avons recruté 70 personnes et économisé 70 000 T de CO2, soit 1000 T de CO2 par emploi créé.

Quelles sont les sources de motivation et de créativité de vos salariés ?

L’entreprise peut et doit être un support d’épanouissement de l’être humain. C’est son métier premier, qui prévaut sur tous les autres.

Ce n’est pas un job que l’on propose aux personnes qui nous rejoignent mais un chemin pour grandir.

Dans une entreprise où chacun de ses membres est capable de se déployer dans toute sa générosité d’être humain et dans tous ses talents, imaginez le service que l’on est capable de rendre à ses clients ! L’entreprise, en vendant un produit et un service, va au-delà : ce produit contient cette humanité et devient un véhicule de contamination bénéfique pour tous. Le pilier de l’épanouissement dans l’entreprise, c’est l’engagement. La dignité de la condition humaine c’est se dire que chaque matin, en se levant, ce que je vais faire aujourd’hui a du sens. Seule la dimension du cœur est capable de la nourrir. Ce n’est pas tout : les deux indicateurs de notre entreprise à mission contribuent à nourrir la motivation des salariés : le nombre de Tonnes de CO2 évitées et le nombre d’emplois créés en France. Cet engagement et cette mission constituent le mode d’emploi de nos collaborateurs. C’est d’autant plus fort dans le domaine textile : nous redonnons la fierté aux individus parce qu’ils sont capables de produire ce que l’on consomme dans notre pays.

Nous redonnons la fierté aux individus parce qu’ils sont capables de produire ce que l’on consomme dans notre pays.

Quelle est la place de l’entrepreneur dans l’entreprise altruiste ?

Le cœur du management est l’épanouissement de l’être humain. Et l’économie doit se mettre au service du bien commun ; ainsi, elle ne dégrade ni l’homme ni son environnement. En redéployant une économie de proximité géographique et humaine, nous favorisons une bascule civilisationnelle. Et l’économie redevient facteur d’unité et de liens. Nous avons mis en œuvre un système d’organisation laissant beaucoup d’autonomie à nos collaborateurs. Nous avons relancé le travail avec nos équipes de création il y a 25 ans. En pleine autonomie et en relation avec nos clients ; nos créatrices étaient à Paris, à Lyon… 3 intra-entreprises sont nées : Létol fabrique des étoles en coton biologique, a recruté 10 personnes et vend ses produits dans 450 boutiques et musées dans 23 pays ; tonnerre de Belt fabrique des ceintures, Indispensac fabrique des sacs et des packagings personnalisés.
Nos intra entreprises constituent aujourd’hui 95 % de notre chiffre d’affaires.
Le mouvement tient son dynamisme de la finalité vers laquelle il tend : c’est la preuve que ce dynamisme s’appuie sur cette collectivité humaine. Les salariés sont des créateurs et ont cette capacité, s’ils sont libérés, de créer des activités nouvelles. Dans cette entreprise on n’a pas compté que sur le patron pour se développer (heureusement !). Chaque territoire de chaque intra-entreprise est à l’intérieur des Tissages de Charlieu, avec plusieurs chefs d’entreprise qui prennent des décisions.

Quelle est votre plus belle réussite ?

Nous avons été la première entreprise française à fabriquer des masques au moment du Covid. Le 17 mars 2020, à 17 h, nous avons réuni tous nos salariés et leur avons dit de rentrer chez eux et de se protéger, mais nous avions décidé de fabriquer des masques pour dépanner la population, donc s’il y avait des volontaires, nous étions preneurs. Le lendemain, tout le monde était là. C’était bouleversant. Quelle générosité ! Les salariés étaient payés s’ils restaient chez eux mais ils ont pris ce risque pour aider les autres. Je pensais qu’il nous faudrait 15 jours pour basculer l’usine ; en trois jours c’était fait ! Nous projetions de fabriquer 100 000 masques par jour. Au bout de 10 jours, nous en produisions 200 000. Les salariés ont tout donné avec une force incroyable. Nous avons vécu cette période pénible comme un moment de grâce. Cette fierté s’est exprimée de façon extraordinaire pour créer des masques. Et le projet a déclenché des événements puissants à l’intérieur de l’entreprise. « L’esprit se nourrit de ce qu’il reçoit, le cœur de ce qu’il donne » nous enseigne Victor Hugo.

L’esprit se nourrit de ce qu’il reçoit, le cœur de ce qu’il donne.

Votre optimisme se nourrit il de votre expérience ?

La première responsabilité d’un responsable économique c’est de montrer aux personnes qui l’entourent que sa vision du monde n’est pas bâtie sur ses inquiétudes et sur ses peurs mais sur sa confiance et sa foi en l’avenir. L’optimisme embarque, et le manager doit faire en sorte d’être embarqué par ses collaborateurs. J’ai mûri. Cette maturité est aussi spirituelle. J’ai eu une expérience personnelle particulière : ma femme a eu à 38 ans un très grave accident qui l’a laissée handicapée. Incapable de faire aucun geste sans aide. Elle était profondément heureuse de vivre. J’ai eu la chance d’avoir un maitre à penser extraordinaire, me ramenant à l’essentiel : la relation à l’autre. Notre métier c’est acheter des fils pour faire du tissu mais le plus beau tissu que l’on peut faire ce sont les liens que nous tissons entre nous, et avec nos clients et nos fournisseurs. C’est l’essence de l’épanouissement de nos salariés et notre devise, proposée par une de nos salariées : « Tissons ensemble de jolis liens ». A Charlieu, nous célébrons la fête de la corporation des tisserands, depuis 500 ans. Nous sommes fiers de notre ville et de notre communauté humaine. La transmission de la passion du métier continue de nous animer. Nous avons été leaders français de sacs de packaging. Or, l’abbé Préaux écrivait en 1630 que Charlieu était le spécialiste « français » de la fabrication de sacs en toile de chanvre. L’histoire traverse le temps, elle aussi est circulaire. Cette dimension non rationnelle est très importante et nourrit mon optimisme.

Quelle est votre vision pour le textile de demain ?

Le textile est emblématique de tous les effets pervers de notre mondialisation. Comment imaginer qu’un teeshirt puisse être vendu à un euro et que les gens qui l’ont fabriqué puissent vivre dignement de leur travail ? Ce produit transporte de la souffrance environnementale et sociale, or nous devons avoir du respect pour celles et ceux qui fabriquent les produits que nous consommons.

L’économie circulaire est une voie majeure pour les produits de grande consommation et le développement de nos industries textile.

50% des émissions de GES et 90% de perte de biodiversité mondiale sont liées à l’extraction et la transformation des matières premières vierges. Le jour du dépassement planétaire, c’est le 1er août (60% de l’année). C’est le jour où l’on a dépassé la capacité de notre planète à fournir l’humanité en matières vierges. L’économie linéaire ne devrait pas dépasser 60% de l’économie mondiale. Or elle représente 94%. Comment faire ? Diminuer notre consommation de 40 % ? Cela semble impossible. Explorons la voie de l’économie circulaire. En France, nous consommons chaque année 800 000 tonnes de textile, à 97% importés. 1 kilo de textile consommé représente 54 Kg de CO2. S’il est produit en France, on divise par 2 le CO2 émis ; s’il est diffusé en circuit court, l’impact carbone est divisé par 4. Et si on utilise de la matière recyclée, on divise les émissions de CO2 par 10. L’activité humaine a généré 40 Gigatonnes de CO2 en 2023. Si tous les secteurs d’activité pouvaient disposer de ce facteur 10, nous retrouverions le niveau d’émissions de la deuxième moitié du 19e siècle, avant l’ère pétrolière. Avec l’économie circulaire, nous avons donc une porte de sortie, à la fois sur le plan environnemental, économique et social. Nous sommes capables de faire des produits respectueux de l’être humain, fondés sur une économie de proximité géographique et humaine, qui fait du bien et crée des emplois pérennes.

A relire :
Blaise Agresti : incertitude et leadership.
Bernard Cherqui : « je n’ai pas voulu nommer de responsable RSE »
Catherine Barba : les femmes doivent investir dans des projets portés par des femmes.

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Eric Boël
Président des Tissages de Charlieu